透明人間現わる · L’Homme invisible apparaît
Par Nini le samedi, 30 août, 2025, 12h01 - Daei - Lien permanent
Tōmei Ningen Arawaru · The Invisible Man Appears
透明人間現わる·L’Homme invisible apparaît est un film de 1949 produit par la Société anonyme cinématographique du Grand Japon, ce qui donne en japonais 大日本映画製作株式会社 (Dai Nihon Eiga Seisaku Kabushiki Kaisha), soit la Daiei (大映), pour faire simple. La Daiei, donc, produira de nombreux films dans les années 50 et 60, et pas que des navets, avant de se retrouver sans un radis dans les années 70.
Le réalisateur, Nobuo Adachi (安達 伸夫), dirigera en 1951 鉄の爪 · Tetsu no tsume · Claws of Steel · Les Griffes d’acier, un film d’horreur introuvable en dehors du Japon, ou un homme mordu par un singe pendant la guerre, se voit se transformer en un monstre incontrôlable dès qu’il a un coup dans le nez. Nobuo Adachi mourra accidentellement deux ans plus tard à l’âge de 43 ans, après avoir réalisé une vingtaine de films en quatre ans, ce qui est énorme mais pourtant insuffisant pour l’histoire du cinéma qui l’a complètement oublié.
L’Homme invisible apparaît est tiré d’une histoire d’Akimitsu Takagi (高木 彬光), alors au tout début de sa carrière, elle même inspiré par le roman L’Homme invisible (The Invisible Man: A Grotesque Romance) de H. G. Wells mais aussi par la série de films Universal des années 30 et 40 et, allez, soyons fou, je vous mets aussi Le Voleur invisible, de 1909, réalisé par Segundo Víctor Aurelio Chomón y Ruiz, pionnier du cinéma et des effets spéciaux. Comme vous m’êtes sympathique, je vous le mets ici en entier.
En parlant d’effets spéciaux, il est à noté que ce n’est nul autre qu’Eiji Tsuburaya (円谷 英), le père des gros monstres de la Toho, d’Ultra Q et d’Ultraman qui s’en occupe. L’homme, n’en est pas à son coup d’essai. Avant d’aller plus loin, regardons la bande-annonce, qui dévoile toute l’intrigue. Hmm… est-ce vraiment une bonne idée ?
Film de science-fiction précurseur d’après guerre, Tōmei Ningen Arawaru n’hésite pas à reprendre un bon nombre de codes des films américains de l’époque, que ce soit les gangsters, le détective à qui on ne la fait pas ou l’invisibilité du personnage mystère. « Qui est l’Homme invisible ? » : la question est posée dès le générique. L’histoire se passe dans la ville portuaire de Kobe, située non loin de la ville de Takarazuka. Retenez bien cette information, elle reviendra dans trois paragraphes.
« La science n'est ni bonne ni mauvaise ; seul l'usage que l'on en fait peut être bon ou mauvais. » nous dit-on, avant d’entrer dans le laboratoire du Dr Kenzo Nakazato, qui discute, pipe à la bouche, avec ses deux disciples, Shunji Kurokawa et Kyosuke Segi, sur la possibilité de rendre les choses invisibles. Un défi est lancé : le premier qui réussira dans ces recherches sur l’invisibilité pourra se marier avec la fille du docteur, la charmante Machiko Nakazato, à qui on ne demande pas son avis, parce que voyez-vous, c’est une femme. Belle mentalité !
Apparaît Ichiro Kawabe, homme d’affaire truand, qui a bien la tête de l’emploi. Le docteur ayant lui-même déjà mis en place une potion d’invisibilité, l’« Atomina invisibilitator », fait part de son invention au bandit, parce qu’il n’a rien à cacher, sauf à ses deux disciples. Encore une fois, belle mentalité ! Bien mal lui en prend : le fourbe a repéré la bonne affaire et n’hésite pas une minute avant de mettre en place un plan diabolique compliqué et mal pensé. L’intrigue est lancée, il va y avoir de l’action. Accrochez-vous à vos sièges !
Oui, mais tout ça faisant avancer l’intrigue un peu trop vite, il est temps de faire une pause musicale. Par chance, nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de Takarazuka, vous savez, là où se trouve le Théâtre Takarazuka, qui accueille la revue Takarazuka, ce monument de la culture Japonaise ayant la particularité de n’être composé exclusivement que de femmes (y compris pour les rôles d’hommes). La meneuse de revue, quelle chance, n’est autre que la sœur du jeune scientifique Shunji Kurokawa, la talentueuse Ryuko Mizuki.
Cette dernière est jouée par Takiko Mizunoe, une actrice, chanteuse, danseuse, productrice, et tout et tout et tout, bref une sommité du monde du spectacle, qui garde son style propre, le même que dans la vraie vie, soit une élégante androgynie, pantalons et coupe de cheveux courte. Hélas, trois fois hélas, elle reste sous-utilisée dans ce film.
Au passage, la ville de Takarazuka accueille également le musée Osamu-Tezuka (宝塚市立手塚治虫記念館), le grand mangaka y ayant vécu une partie de son enfance. Sa mère connaissant des actrices de la troupe, le jeune Osamu Tezuka eu le plaisir d’assister plusieurs fois à leurs spectacles. Il s’en inspirera pour écrire, et dessiner, Princesse Saphir (リボンの騎士), l’un des premiers mangas ayant pour cible un public jeune et féminin — le public dit Shōjo (少女). Les mangas Shōjo reprendront souvent le travestissement du protagoniste femme en homme comme élément clef de l’histoire. La Rose de Versailles (ベルサイユのばら) en est sûrement l’exemple le plus connu — celui-ci sera adapté en film en 1979, par Jacques Demy et en série d’animation, sous le nom de Lady Oscar (ベルサイユのばら). Par un phénomène d’influence mutuel, ce manga sera également repris en 1974 par la revue pour en faire un de ses spectacles les plus populaires. Les fans de la revue Takarazuka étant en très grande partie des femmes, la boucle est bouclée.
La publicité passée, pour satisfaire l’office de tourisme de la région, nous revenons à l’intrigue principale. Un chat disparaît, ce qui fait craindre un fantôme. Aura-t-on droit à un kaibyō (怪猫 chat étrange), un grand classique du cinéma japonais ? Le film de chat-fantôme est en effet un véritable sous-genre des films d’horreur au Japon, y compris à l’époque. On pourrait le penser, lorsqu’un autre chat se met à s’élever dans les airs. Eh bien non ! Le réalisateur nous a encore mené vers deux fausses pistes : le docteur qui expérimente — belle mentalité ! — et l’Homme invisible qui s’amuse — le scélérat.
Mais qui est donc cet homme invisible ? Je ne vous le dirais pas ; à vous de le découvrir. Si vous voulez des indices faciles, regardez la bande-annonce. Il apparaîtra : tantôt tout habillé, tantôt tout nu, mais sans indécence aucune (l’avantage d’être invisible). Pour ce qui est des effets spéciaux, Eiji Tsuburaya s’en donne à cœur joie : un chat vole, une cigarette flotte dans les airs, un side-car fait le tour de la ville sans conducteur visible... L’intrigue est un peu confuse, les méthodes des bandits manquent de rigueur, mais s’ils étaient compétents, ils ne se vautreraient pas dans le crime.
Perle du cinéma d’après-guerre, L’Homme invisible apparaît se laisse regarder, enfin pas lui, le film, vu que lui, on ne le voit pas, sauf quand il n’est pas invisible. Mince ! Comme vous avez été sage, je vous le mets en entier ici, avec le sous-titre en anglais (parce que c’est mieux que rien).